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mardi 27 octobre 2020

De plus en plus de Français écrivent mal

 Je lisais récemment un article du Point dans lequel Bertrand Delanoë, ancien maire de Paris et retraité de la politique, déplorait que «le monde dans lequel arrive la jeunesse [soit] celui des réseaux sociaux, des fake news et du manque de profondeur.» Il ajoutait: «Rien n’est pire que de baigner dans la médiocrité intellectuelle et morale.»

Il a bien sûr raison, mais je soulignerai que les fake news, qu’on doit tout simplement appeler en français les fausses nouvelles, ne datent pas d’hier: sans même parler des rumeurs, qui on toujours existé (les plus grandes d’entre elles ne sont-elles pas les religions?), faut-il rappeler que les fausses nouvelles étaient déjà tellement installées dans la société, et tellement dommageables, que la grande loi sur la presse du 29 juillet 1881 instituait spécifiquement un nouveau délit de «propagation de fausses nouvelles»?

Les fausses nouvelles ne sont probablement guère plus nombreuses aujourd’hui qu’elles ne l’étaient hier —rapportées au nombre d’êtres humains peuplant la Terre, bien entendu: il est logique que, sur une population de, disons, 60 millions de personnes, davantage de fausses nouvelles soient inventées et diffusées que par une population de seulement 40 millions.

Ce qu’il y a , c’est que les fausses nouvelles d’hier n’avaient guère de moyens de véritablement se diffuser. Or, une fausse nouvelle que vous êtes seul à connaître parce que vous l’avez inventée est sans intérêt. Si vous ne la partagez qu’à l’intérieur de votre petite sphère personnelle, sans moyen de la disperser au-dehors (disons, parmi les personnes présentes sur un bateau de croisière sans moyen de communication avec la terre ferme et encore au large pour plusieurs semaines), ça ne va pas loin non plus, sans jeu de mots. Dans le passé, le seul moyen de diffuser une fausse nouvelle était la presse écrite, seul média «de masse» (c’était très relatif à l’époque, mais tout de même), et c’est bien pour cela que c’est dans le cadre d’une loi sur la presse qu’on s’est préoccupé de réprimer la diffusion de fausses nouvelles: parce qu’elles ne pouvaient passer que par là pour atteindre une large audience, et commencer à faire véritablement du mal.

Aujourd’hui, avec les réseaux sociaux (il faudra du temps et du recul pour comprendre tout le mal qu’ils ont fait), mais aussi les blogs qui fleurissent sur Internet, les fausses nouvelles disposent des moyens techniques leur permettant de se répandre beaucoup plus vite, même si elles ont été inventées par un individu isolé. C’est pourquoi il nous semble que c’est un phénomène nouveau, ce qui n’est évidemment pas le cas: la bêtise et la malignité humaines sont, hélas! intemporelles.

Pas nouveau donc, mais simplement plus visible (en dépit du fait que les rationalistes et les scientifiques qui s’efforcent de combattre les fausses nouvelles se servent aussi des réseaux sociaux), ce phénomène est semblable à celui de l’illettrisme, qui se manifeste par les innombrables fautes d’orthographe que font un nombre considérable de personnes: plus le temps passe, plus il nous semble que «les gens» écrivent mal et parlent mal.

C’est, sans nul doute, en partie vrai. Ma génération, celle des gens qui étaient déjà au lycée quand est survenu le chaos de Mai–68 et ses suites désastreuses pour le système éducatif, a été sauvée: nous avons reçu une bonne éducation qui, même si elle était moins exigeante que celle reçue par nos propres parents (je me souviens que ma mère connaissait encore par cœur la liste de tous les rois de France, avec leurs dates de règne!), nous permettait au moins de savoir calculer de tête, faire les quatre opérations et les règles de trois sans calculette (évidemment inconnue à l’époque), et surtout écrire et parler le français correctement, y compris parmi ce qu’on appelle de nos jours «les classes défavorisées» ou «populaires».

Les enfants de cette génération ont, eux, subi de plein fouet le choc éducatif post–Mai–68 et les conséquences inévitables de la dégradation des normes éducatives; mais ce n’est que lorsque les personnes de cette génération–là, déjà endommagée, sont devenues à leur tour éducateurs, que les dégâts se sont démultipliés sur la génération  née en l’an 2000, qui écrit «sa» au lieu de «ça», qui prononce «je dji» (comme dans la téci) à la place de «je dis», et qui ne sait pas faire la liaison avec «euros» («dix heuros» au lieu de «dix z–euros»). L’on pourrait bien sûr multiplier les exemples, tant ils abondent autour de nous.

Si donc il est vrai qu’on écrit de plus en plus mal le français, il est surtout vrai que cette dégradation est plus visible, du fait que l’expression écrite est, hélas! pour les amateurs de beau français, de plus en plus présente dans nos vies (toujours ces maudits réseaux sociaux et autres blogs), et que les fautes d’orthographe nous sautent ainsi de plus en plus aux yeux. Jadis, les personnes qui écrivaient mal (souvent issues des fameuses «classes populaires» déjà évoquées) n’écrivaient pas, ou très peu, et leurs écrits n’avaient pas vocation à être largement diffusés. Tout cela a changé aujourd’hui et, tout comme les fausses nouvelles nous semblent infiniment plus nombreuses, il nous semble aussi qu’énormément plus de gens écrivent mal: c’est marginalement vrai, mais l’accroissement que nous ressentons provient surtout du fait que ces deux phénomènes sont beaucoup plus visibles. Nous y sommes inévitablement confrontés, alors qu’auparavant, ils seraient largement passés «sous le radar».

samedi 4 août 2018

Fake news, fake photos



Les fake news (fasses nouvelles), ces informations erronées et/ou mensongères mais qui présentent toutes les apparences du vrai, et auxquelles de nombreux gogos se laissent prendre, sont très à la mode depuis qu’un clown a été élu par ses compatriotes Président des États-Unis —ce qui en dit long sur leur maturité, d’ailleurs.

De la même manière, les fake photos (photos mensongères) fleurissent de toutes parts sur nos écrans. En écrivant fake photos, je ne veux pas faire allusion aux photos truquées, qui ont toujours existé, qu’il s’agisse des cils ajoutés au crayon sur les portraits du studio Harcourt, des dignitaires en disgrâce effacés des photos du Kremlin, ou des bourrelets de Sarkozy retouchés dans Photoshop… Non, je parle de ces photos dans lesquelles, abandonnant toute notion de bon goût (mais en ont-ils jamais eu ?), certains « photographes », shootés à l’égotine concentrée, poussent au fond du fond les curseurs de vibrance, de saturation, de contraste, bref font tous leurs efforts pour donner à leurs photos les couleurs les plus pétantes qu’il soit possible d’imaginer dans l’état actuel de la technique.

C’est tape-à-l’œil, c’est ridicule, ça n’a plus rien à voir avec ce qu’ils ont vu dans la réalité, et ça perd toute crédibilité.

Et alors ? Vous pensez que c’est ça qui va empêcher des milliers, voire des millions de neuneus, qui n’ont pas meilleur goût que les « photographes » en question, d’applaudir l’audace du gars qui a osé pousser la souris encore un peu plus loin que les autres ? Pas du tout ! Au contraire, ils vont adorer ! Et ils adorent, les commentaires que je lis tous les jours sur Flickr en sont la preuve.

Après tout, pourquoi s’en étonner ? On connaît bien le niveau de la médiocrité ambiante, il n’y a qu’à voir les scores que font les émissions de télé-réalité, de préférence un peu cruelles et/ou salaces (les jeux du Cirque l’étaient bien déjà), face à Arte ou à France 5. Donc, partant du principe que la subtilité d’une composition toute en courbes ou la fragilité d’un pastel, passeront largement au-dessus de la tête du neuneu moyen, mais que ce dernier se prendra en revanche en pleine poire un ciel mauve fluo ou bien un reflet de soleil rouge pompier laqué sur un rocher au soleil couchant, pourquoi nous étonner ?

Le médiocre appelle le médiocre, lequel ne peut, pour tenter de se démarquer, qu’en rajouter encore, jusqu’à tomber dans le franchement ridicule, domaine où il ne risque rien, son public l’y ayant précédé depuis longtemps, en sandalettes Birkenstock et pantacourts.

On ne devrait donc pas s’en étonner, d’accord, mais cependant on s’en étonne. Pourquoi ? Parce que, je pense, nous voyons là la vulgarité  graillonneuse et transpirante en marche, en train d’envahir un domaine que nous pensions artistique, un domaine qui était le nôtre et dans lequel nous tentions de progresser, petit à petit, au prix de tant d’efforts… Aujourd’hui, Monsieur Legras et le cousin Kevin ont un appareil-photo (fut-il celui de leur smartphone), et ils ont aussi des comptes sur Flickr, où leur photographie graveleuse peut s’exprimer avec succès auprès de la foule innombrable de leurs semblables…

Certes, vous et moi ne faisons pas partie de ce monde-là, et nous en avons bien conscience. Il n’en reste pas moins que, comme il est de plus en plus difficile de trouver un coin pour échapper à la canicule en ces étés, disons-le, maghrébins, les lieux où les vrais (disons-le aussi) photographes peuvent se retrouver et s’exprimer sans être pollués par le vulgum se font aussi de plus en plus rares.