Je lisais récemment un article du Point dans lequel Bertrand Delanoë, ancien maire de Paris et retraité de la politique, déplorait que «le monde dans lequel arrive la jeunesse [soit] celui des réseaux sociaux, des fake news et du manque de profondeur.» Il ajoutait: «Rien n’est pire que de baigner dans la médiocrité intellectuelle et morale.»
Il a bien sûr raison, mais je soulignerai que les fake news, qu’on doit tout simplement appeler en français les fausses nouvelles, ne datent pas d’hier: sans même parler des rumeurs, qui on toujours existé (les plus grandes d’entre elles ne sont-elles pas les religions?), faut-il rappeler que les fausses nouvelles étaient déjà tellement installées dans la société, et tellement dommageables, que la grande loi sur la presse du 29 juillet 1881 instituait spécifiquement un nouveau délit de «propagation de fausses nouvelles»?
Les fausses nouvelles ne sont probablement guère plus nombreuses aujourd’hui qu’elles ne l’étaient hier —rapportées au nombre d’êtres humains peuplant la Terre, bien entendu: il est logique que, sur une population de, disons, 60 millions de personnes, davantage de fausses nouvelles soient inventées et diffusées que par une population de seulement 40 millions.
Ce qu’il y a , c’est que les fausses nouvelles d’hier n’avaient guère de moyens de véritablement se diffuser. Or, une fausse nouvelle que vous êtes seul à connaître parce que vous l’avez inventée est sans intérêt. Si vous ne la partagez qu’à l’intérieur de votre petite sphère personnelle, sans moyen de la disperser au-dehors (disons, parmi les personnes présentes sur un bateau de croisière sans moyen de communication avec la terre ferme et encore au large pour plusieurs semaines), ça ne va pas loin non plus, sans jeu de mots. Dans le passé, le seul moyen de diffuser une fausse nouvelle était la presse écrite, seul média «de masse» (c’était très relatif à l’époque, mais tout de même), et c’est bien pour cela que c’est dans le cadre d’une loi sur la presse qu’on s’est préoccupé de réprimer la diffusion de fausses nouvelles: parce qu’elles ne pouvaient passer que par là pour atteindre une large audience, et commencer à faire véritablement du mal.
Aujourd’hui, avec les réseaux sociaux (il faudra du temps et du recul pour comprendre tout le mal qu’ils ont fait), mais aussi les blogs qui fleurissent sur Internet, les fausses nouvelles disposent des moyens techniques leur permettant de se répandre beaucoup plus vite, même si elles ont été inventées par un individu isolé. C’est pourquoi il nous semble que c’est un phénomène nouveau, ce qui n’est évidemment pas le cas: la bêtise et la malignité humaines sont, hélas! intemporelles.
Pas nouveau donc, mais simplement plus visible (en dépit du fait que les rationalistes et les scientifiques qui s’efforcent de combattre les fausses nouvelles se servent aussi des réseaux sociaux), ce phénomène est semblable à celui de l’illettrisme, qui se manifeste par les innombrables fautes d’orthographe que font un nombre considérable de personnes: plus le temps passe, plus il nous semble que «les gens» écrivent mal et parlent mal.
C’est, sans nul doute, en partie vrai. Ma génération, celle des gens qui étaient déjà au lycée quand est survenu le chaos de Mai–68 et ses suites désastreuses pour le système éducatif, a été sauvée: nous avons reçu une bonne éducation qui, même si elle était moins exigeante que celle reçue par nos propres parents (je me souviens que ma mère connaissait encore par cœur la liste de tous les rois de France, avec leurs dates de règne!), nous permettait au moins de savoir calculer de tête, faire les quatre opérations et les règles de trois sans calculette (évidemment inconnue à l’époque), et surtout écrire et parler le français correctement, y compris parmi ce qu’on appelle de nos jours «les classes défavorisées» ou «populaires».
Les enfants de cette génération ont, eux, subi de plein fouet le choc éducatif post–Mai–68 et les conséquences inévitables de la dégradation des normes éducatives; mais ce n’est que lorsque les personnes de cette génération–là, déjà endommagée, sont devenues à leur tour éducateurs, que les dégâts se sont démultipliés sur la génération née en l’an 2000, qui écrit «sa» au lieu de «ça», qui prononce «je dji» (comme dans la téci) à la place de «je dis», et qui ne sait pas faire la liaison avec «euros» («dix heuros» au lieu de «dix z–euros»). L’on pourrait bien sûr multiplier les exemples, tant ils abondent autour de nous.
Si donc il est vrai qu’on écrit de plus en plus mal le français, il est surtout vrai que cette dégradation est plus visible, du fait que l’expression écrite est, hélas! pour les amateurs de beau français, de plus en plus présente dans nos vies (toujours ces maudits réseaux sociaux et autres blogs), et que les fautes d’orthographe nous sautent ainsi de plus en plus aux yeux. Jadis, les personnes qui écrivaient mal (souvent issues des fameuses «classes populaires» déjà évoquées) n’écrivaient pas, ou très peu, et leurs écrits n’avaient pas vocation à être largement diffusés. Tout cela a changé aujourd’hui et, tout comme les fausses nouvelles nous semblent infiniment plus nombreuses, il nous semble aussi qu’énormément plus de gens écrivent mal: c’est marginalement vrai, mais l’accroissement que nous ressentons provient surtout du fait que ces deux phénomènes sont beaucoup plus visibles. Nous y sommes inévitablement confrontés, alors qu’auparavant, ils seraient largement passés «sous le radar».
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mardi 27 octobre 2020
De plus en plus de Français écrivent mal
samedi 9 septembre 2017
Respectons le vignettage !
Depuis quelques années, certains magazines photo francophones (par
ailleurs pas toujours très à cheval sur l’ortograf ni sur la ponktuation, d’ailleurs) se sont mis à parler de “vignetage” au lieu de “vignettage”, pour désigner cet
assombrissement ou cette perte de luminosité que l’on constate parfois dans les
coins de l'image photographique.
Cette orthographe, “vignetage”, est-elle donc tout aussi acceptable que “vignettage”?
Que nenni.
Rappelons qu'étymologiquement, “vignettage” vient de “vignette”, ces petits motifs décoratifs imprimés qu'on intercalait entre deux paragraphes, ou qu’on plaçait en fin de chapitre. Comme ce motif faisait largement appel aux pampres et autres ceps de vigne, on l'a naturellement appelé “vignette”, c'est-à-dire petite vigne.
Ces vignettes dites “typographiques” furent ensuite utilisées dans les premiers temps de la photographie pour encadrer les photos. Elles furent souvent placées dans les angles, qu’elles contribuaient ainsi à assombrir, ce qui produisait un effet décoratif assez apprécié, et que certains photographes continuent à apprécier aujourd’hui, assombrissant volontairement les angles de leurs images au moyen de l’outil adéquat des logiciels de post-production. C'est donc par une transposition très naturelle que le défaut optique caractérisé par l’assombrissement progressif et plus ou moins prononcé des angles de l'image fut baptisé “vignettage”: il ressemblait tout simplement à l’effet que produisaient les vignettes lorsqu’elles encadraient une photo.
Pour autant, ce mot requérait évidemment deux t, et l'on ne voit pas pourquoi on aurait eu le droit d’en laisser tomber un. D’ailleurs, notons que les Anglo-Saxons, qui utilisent le même terme anglicisé, parlent bien de “vignette” et de “vignetting” avec deux t.
Si on l'écrit avec un seul t, il faut alors le prononcer vigne-tage, et pas vignètage. Or, si on fait cela, on est renvoyé au mot ”vigne”, on éclipse totalement la vignette, et on ne comprend absolument pas ce que l'assombrissement d’un coin de photo peut avoir à voir avec un pied de vigne! On se fourvoie ainsi dans une impasse étymologique.
Les magazines, les sites web, et en général les auteurs, qui parlent de “vignetage” font donc erreur, de même que le dictionnaire Larousse, qui s'est fourvoyé, lui (et ce n'est pas la première fois) dans la voie du barbarisme. Remarquons quand même (avec soulagement) qu’il est le seul, et félicitons Wikipedia de rediriger toutes les requêtes écrites “vignetage” vers “vignettage”, de même que Google.
dimanche 30 décembre 2012
Partager ? Ou… frimer ?
Parmi les mots à la mode
que chacun se doit d’utiliser çà et là, figure depuis quelques années le concept
de « partage ». À coup sûr une belle et noble idée s’il en est ;
ou du moins, ce serait le cas si ce « partage » n’était pas, la
plupart du temps, le déguisement fourre-tout qui sert à masquer, en réalité, le
fait qu’on nous impose ce dont on ne veut pas : certains croient devoir « partager »
leur musique (ou ce qu’ils appellent ainsi) que nous n’avons nulle envie d’entendre,
d’autres « partagent » leurs impressions en nous tenant la jambe au
téléphone quand nous avons bien mieux à faire ailleurs, et bien entendu, les
photographes « partagent » leurs images, ce « partage » n’étant
rien d’autre que le toilettage moderne de la bonne vieille séance de projection
de diapos que l’oncle Anatole nous faisait subir dans les années 70 à chaque
retour de Plougastel-Daoulas. C’est toujours aussi interminable, et toujours
aussi ch…, mais comment protester alors qu’on est en train de vous faire
aimablement « partager » ce qu’on aurait pu garder pour soi, sans
vous en faire bénéficier ?
L’altruisme, toutefois,
est en l’espèce quelque peu douteux. En effet, le plus souvent, il s’agit davantage
de se mettre soi-même en valeur, d’essayer de se faire admirer, bref de s’attirer
cette reconnaissance d’autrui que la télé-réalité a élevé au rang de must
quasi-quotidien. Car ce qu’on attend de ce soi-disant « partage », ce
sont bien, et avant tout, les commentaires louangeurs qui nous confirmeront que
notre prochain, non seulement nous aime, mais encore nous place au-dessus de
lui-même puisqu’il admire nos œuvres —ce qui sous-entend, selon nous, qu’il
serait incapable d’en faire autant.
Les réseaux sociaux, bien
entendu, se sont engouffrés dans la brèche et ont bâti leur succès sur ce
besoin que chacun éprouve de se mettre en vedette, ou du moins en lumière, de
bénéficier de son quart d’heure (voire seulement de sa minute) de gloire, en imposant
au reste du monde le « partage » de ce qu’il n’a, par ailleurs, aucune
envie de voir ni de lire ni d’entendre.
Ce besoin que beaucoup
éprouvent d’essayer de frimer aux yeux des autres n’est certes pas nouveau,
mais alors que, naguère, seul l’entourage proche en « bénéficiait »,
aujourd’hui Internet fournit à ces comportements une caisse de résonance bien
plus ample, ce qui fait que, comme avec les bombes « sales », les
retombées arrosent, hélas ! un périmètre beaucoup plus vaste.
C’est comme avec les
fautes d’orthographe : même si la merveilleuse réforme de l’école
post-1968 a bien accéléré les choses, il y a toujours eu un grand nombre de
personnes incapables d’écrire correctement le français. Simplement, avant,
elles ne prenaient pas la plume, ou du moins vous ne bénéficiiez pas de leurs
perles si vous n’en aviez pas dans votre entourage, et qu’aucune n’était donc
susceptible de vous écrire. Aujourd’hui, l’écrit public, à cause d’Internet,
est partout. Le fait que la plupart des gens écrivent comme ils parlent est
devenu patent, et le langage dit « SMS » est venu en rajouter une
couche là où il n’en était vraiment point besoin. On en est à un point tel que
cela paraît souvent vieux jeu d’appeler au respect de l’orthographe sur tel ou
tel forum du Web : la loi du nombre joue à fond et le « partage »
des barbarismes est monnaie courante.
Allez ! J’arrête là,
il faut que j’aille sur Flickr partager mes dernières photos et lire mes
commentaires !
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